Thierry Esther

La peau

Qu'est ce que c'est, la transe et la folie?
Avec Thierry Esther nous nous enfonçons dans les profondeurs presque insondables qu'ouvre cette question. Il s'agit ici d’une approche ayant pour but de découvrir non simplement la représentation d'un sujet dans la peinture, mais son transformation dans un objet ouvert directement à l'expérience esthétique. C'est à dire à la sensualité. Thierry Esther ne représente pas la transe et la folie qui ainsi s'offriraient à une considération purement intellectuelle. Il les fait vivre, les rend susceptibles au toucher. Un toucher cependant qui s'étend jusque dans le regard et qui veut évoquer de l'empathie en traversant la frontière intersubjective. L'artiste adopte une position intermédiaire entre le monde et son œuvre qu'il ajoute au monde. L'expérience dans et le contacte avec le monde entre dans le creuset de la créativité: Thierry Esther. C'est ainsi qu'il fabrique ces premiers pigments. En contact avec la matière il la surmonte pour découvrir son au-delà, pour sentir une véritable présence. La matière est à la fois le monde qui fournit son sujet à l'artiste et les matériaux de la peinture: la toile, les couleurs etc.. Le premier est tâtonné, transpercé par un microscope particulier: son regard, sa sensibilité, ses urgences, bref, son corps habité d'une âme. Ce pour cela qu'il renonce souvent à l'utilisation des outils autres que ses mains qu'il plonge dans la matière colorée, créant une peau de pigment sur une surface aride auparavant. Seulement le contacte sensuel semble assurer la création des impressions aussi vivantes que celles reçues dans le monde naturel. Cette sensibilité cherche l'autre. La peau est une matière avec certaine qualités pour celui qui la touche, mais elle est en même temps l'organe de la sensibilité, du toucher. Le contacte de deux peaux est donc une communication, chacune parmi elles cherchant la personne, l'âme dans l'autre. La peau promet à la fois une présence animée et la profondeur de l'imagination. Cette dernière est la capacité humaine de reconstruire les sentiments et pensées de l'autre. La transe se caractérise par une/cette recherche d'un autre, d'un au delà de la réalité matérielle. La folie quant à elle porte souvent les signes d'une transgression violente, la possession d'un autre après une lésion. La peau est donc mon métaphore à l'aide de laquelle j'essayerai de déchiffrer la construction du sujet « transe et folie » dans les toiles de Thierry Esther. L'image de la peau/Cette dernière se propose par la technique de l'artiste de mettre plusieurs couches de couleurs les unes sur les autres. Tantôt elles sont translucide et se laissent apparaître mutuellement ou aussi les veines au fond de cette peau. Tantôt leur épaisseur les rend opaque. Dans lequel cas l'artiste les brise pour faire resurgir la gamme complète. Encore une fois – comme il avait été remarqué déjà – sa préférence de la sculpture en couleurs se met en valeur, l'ensemble des couleurs nous étant présenté dans la troisième dimension. Thierry Esther creuse la peau comme une terre pour exciter sa sensibilité. Et il a raison. Comment est-ce que nous pouvons accepter cette sensibilité dans une œuvre d'art, si ce n'est pas par sa vulnérabilité? Les passages suivantes cherchent à éclaircir certains éléments dans la série « transe et folie » de Thierry Esther qui se lient à la métaphore de la peau. Or il ne s'agit pas des éléments se trouvant dans toutes les toiles ou des techniques appliquées sur l'entièreté de la surface peinte, mais des phénomènes parsemés dans toute la série. On les considère ici comme des traces qu'une métaphore a laissées. Ou bien celles d'une métaphore qui a accompagné l'artiste durant les périodes de la création. Ces traces forment entre elles une sorte de séquence narrative. Le conte commence à la surface de la peau, la transperce et entraine le regard dans les profondeurs de la neurologie à seule fin d'y trouver une autre peau.

Des Lacs de laque.
La peau est une surface exceptionnelle. Du point de vue médical elle érige la frontière entre l'intérieure du sujet et l'extérieure qu'est le monde. Elle nous protège contre les assauts des maladies et endigue les fluides du corps. Mais notre propre expérience dans notre peau elle se présente d'une manière complètement différente. Pour nous, elle est plutôt une ouverture, permettant la communication de l'extérieure avec l'intérieur. Sa fonction séparatiste ne sert qu'à rendre possible cet échange en créant après tout un et plusieurs êtres distincts du brouillard physique. Mais notre besoin d'être en véritable communication/communion demande une frontière souple qui, réagissant au toucher mutuelle, sait se transformer en entrée accueillante. Thierry Esther, quant à lui, sait installer cette sensibilité. Partout dans l'éventail des sensations sont parsemé des lambeaux tressaillant. C'est comme si, à travers tous les aventures que nous raconte le défilé des toiles, la fragilité du vivant nous est rappelé au moins sou consciemment. De loin nous n'apprécions pas ces flaques pareilles à une eau ondulante. Il faut bien s'approcher de cette épiderme qui est encore entière. Aucune tare ne marque pas encore le combat avec la réalité. Il s'agit en effet d'un laque, c'est à dire d'un matériel qui bouge en séchant, qui se contracte et qui est pour ainsi dire « vivant ». L'artiste, à qui cette particularité peu fiable de son matériel ne suffit pas, le stimule d'avantage à l'aide d'un outil hors du commun de la peinture: un sèche-cheveux. Dans l'état solidifié encore nous devinons son haleine qui a excité cette peau artificielle comme un vent ride un lac à fleur d'eau. D'où un certain frisson dont les ondulations nous remplacent les poils hérissés. La peau a en commun avec l'eau sa souplesse et ses profondeurs – seulement de manière plus intense. Autre que le froissement du vent le toucher d'une main déjà peut se faire sentir comme un caillou ou une goutte jetée dans une eau. Nous ne le considérons pas comme une date objective, mais y reconnaissons la présence d'une autre qui veut entrer. Ça veut dire: communiquer.

Folie: Cicatrices
Mais il peut y avoir des contacte plus rude de la réalité avec la peau qu'a crée l'artiste. Dans l'élan de la création un accident peut blesser la toile. Un spatule mené avec trop de désir fervent de trouver la bonne expression inflige une plaie profonde à la peau, déchire l'étoffe même et entraine trop loin la main qui le tient. Ici comme dans la psyché un trop d'enthousiasme s'avère destructif. La peau qui jusque là avait rendu possible la communication de l'âme/du sujet/ de l'intérieur avec le monde extérieur n'est plus capable d'assumer cette fonction vitale. Le mélange incontrôlé de l'intérieur avec l'extérieur entraine la confusion. Les imaginations, indices et repères des âmes auparavant, sont prise pour réelles et les faits pour des fantômes. La plaie subie elle-même et avant tout conte parmi ces fantômes/spectres. Ainsi la douleur qui l'indique est plus facile à ignorer. Les imaginations servent à couvrir la fente canal comme un sparadrap mal ajusté. Mais cela ne sert à Esther que d'enrichir son œuvre en coudant la plaie et ainsi créant une plus grande profondeur de la sensibilité encore très subtile dans les frissons du laque. Les visages accompagnant les cicatrices semblent les produits et les expressions de cette rencontre violente avec la réalité. Mais ils expriment en même temps la satisfaction de ceux qui ont surmonté les revers de fortune.

Transe: au delà de l'épiderme
La parenté de la folie et de la transe nous invite à explorer la crevasse sous la cicatrice. Lesquelles sont les expériences qu'a pu faire le fou et qui l'approche au sage comme dans le proverbe? Après avoir franchi l'épiderme de la toile s'ouvre avant nous une forêt dense, voire concentrée ombreusement, par ici et là, mais en son entièreté lumineuse et radieuse. Les taches étalées avec beaucoup d'énergie et se prolongeant dans un trait aspirant le cime de la toile ressemblent tout à fait aux bulbes. Leurs prolongements donnent par suite l'impression des tiges, sinon des troncs d'arbres miraculeux. Voici une autre force du style de Thierry Esther. Au lieu de nous présenter des formes et des figures clairement reconnaissables, il se confie aux techniques de la peinture abstraite comme le dripping. Ainsi il crée une surface qui excite notre fantaisie et demande les facultés de notre imagination. La forêt enchantée par exemple héberge des créatures fantomatiques qui ne se dégagent de la végétation que quand notre regard imaginatif les froisse. Mais une autre vue, un autre regard interprétatif peut être superposé et à la toile et à la forêt. Revenons à l'image du microscope. Au regard plongé dans son tube est présenté une surface illuminée sur laquelle se détachent les préparations choisies. Imaginons un prélèvement de la peau et un échantillon de sa sensibilité. Tout de suite les bulbes et les troncs se présentent à nous d'une manière différente: les tiges deviennent des axons qui, comme des mains tendues, s'approchent aux bulbes qui s'avèrent être des neurones. La communication chimique entre ces cellules s'effectue dans une fente que traversent les particules chargées d'information pour transgresser la membrane en face. Nous avons/J'ai déjà identifié les bouts des neurones avec des mains tendues. Et « membrane »? N'est-ce qu'un autre nom pour « peau »? Oui, en faite! Voilà l'image de la sensibilité aussi bien que de l'imagination: les formes et les pensées se dégagent d'un échange matériel. Et plus encore. Il semble que l'imagination est elle-même un toucher. Le début de ce texte l'a déjà caractérisé comme la reconstruction des sentiments et des pensées de l'autre. L'artiste nous montre que cette reconstruction n’est nullement une affaire purement intellectuelle. Elle consiste en l'entrée dans le monde de l'autre et de chercher un contacte avec les êtres qu'il héberge. Thierry Esther nous en donne un exemple/échantillon/prélèvement. Derrière les troncs de cette forêt neurologique apparaissent les figures dont nous pouvons que deviner la nature. Qu'est ce que l'imagination autre que la sensibilité pour l'autre? Une transgression sensitive?

Florian Kniffka