Thierry Esther

Thierry Esther

Ombres et lumière
« Ce n’étaient point des ténèbres, c’était seulement l’absence du jour »1
Très souvent, les toiles semblent être des champs de bataille où l’ombre et la lumière se livrent une guerre sans merci et où, généralement, c’est l’étincelant assaillant qui l’emporte, quelque soit la véritable étendue de sa présence dans la toile. En effet, l’oeil et l’esprit sont naturellement attirés par les zones éclairées et l’ombre ne paraît exister que pour s’opposer à — et mettre en valeur — la lumière. Pourtant Thierry Esther nous montre que l’obscurité se suffit à elle-même, et qu’elle peut jouer un rôle autre que celui que l’on attend d’elle. A première vue, dans Dérive (2008), une masse bleue très sombre envahit la moitié gauche du tableau où elle s’apprête à engloutir un navire ; mais peut-être le bateau vient-il tout juste de la quitter, comme un nouveau-né est expulsé des entrailles de sa mère pour enfin devenir un individu à part entière. Cette ceinture d’obscurité dans l’oeuvre porte en effet une grande part de mystère et d’inconnu, puisqu’elle n’est pas dessinée avec précision, et ne décline ainsi ni son « identité » ni ses intentions réelles. Mais ce manque de clarté (dans tous les sens du terme) et les angoisses qu’il suscite ne sauraient suffire à en faire une menace. N’est-il pas déraisonnable de justifier la peur de l’objet par la peur elle-même ?

De l’ombre et des hommes
« Maintenant, représente-toi de la façon que voici l’état de notre nature »2
S’il n’est pas d’un profond intérêt de confiner, malgré lui, Thierry Esther à un style unique ou une école particulière, il est toutefois permis de déceler dans ses toiles une fragmentation suivie d’une reconstruction des sujets sous une forme différente ou ambigüe, qui pousse parfois à des interrogations sur leur nature véritable. Pour mieux saisir ce choix de l’approximation physique des corps, il suffit de comprendre que c’est l’ombre des objets qui intéresse l’artiste — leur simple spectre, que l’on pourrait aussi appeler leur essence esthétique. Le concept de feu, par exemple, est infiniment plus nourricier que le feu luimême. Le premier vit éternellement. Le second est voué à s’éteindre. Ainsi, Thierry Esther décide de ne représenter des sujets que leur ombre, leur âme, captant furtivement, de ce fait, un peu de leur immuabilité.

Du réel à l’ombre et de l’ombre au réel
« N’attribuant de réalité qu’aux ombres des objets »3
Avec l’œuvre de Thierry Esther, nous faisons le chemin inverse de l’individu de Platon, séparé de ses semblables restés enchaînés, émancipé de force, et exposé à cet inconnu qu’est le réel dont l’éclat surpuissant l’éblouit et est source de douleurs. Bien entendu, il ne s’agit pas d’un voyage en terre de déni ou d’une régression cognitive. Il est plutôt question d’un déplacement de l’attention du public, le temps d’une parenthèse artistique. Dans les tableaux, la réalité elle-même n’exerce plus son pouvoir d’attraction. Ce sont ses effets sur l’homme — l’artiste — et sur sa pensée qui détournent sur eux le regard du public. Les Portes de la ville de Jaipur s’ouvrent sur une masse de couleurs chaudes, principalement un rouge sang. Et le vert presque flamboyant de l’Irlande du Nord dissimule habilement une base grise bien plus terne. Dans ces deux œuvres, comme dans bien d’autres, l’expression et la compréhension du réel, n’a pas besoin de passer par la reproduction fidèle de celui-ci. Tout comme dans la caverne du livre VII de la République, les ombres irrégulières, mais cette fois colorées, agitées devant la lumière du pinceau, sont fabuleusement efficaces. Au fil des tableaux, qui content chacun leur histoire, ou portent en eux une fraction de la vérité ressentie par l’artiste, on découvre un univers peuplé d’ombres à l’allure inachevée mais à l’expression des plus complète, et on finit par se poser cette question : au fond, le seul réel qui soit, n’est-il pas celui que nous percevons ?

Du d ésir au bes oin de peindre
« L’homme est une création du désir, non pas une création du besoin. »4 Il en va autrement de l’art...
Pour Thierry Esther, le désir de peindre peut survenir à n’importe quel moment : en regardant un film (qui va faire naître ou renaître certaines émotions), lors d’une simple promenade dans les rues de son quartier, ou à la vue d’un visage ou d’une rue qui exprime quelque chose de singulier. A ce moment là, il ne s’agit pas vraiment d’un désir, mais d’un besoin de peindre. Il faut le faire très rapidement pour ne rien laisser se dissoudre de la sensation qu’il voudrait reproduire. L’important, c’est l’instant. Il veut figer sur la toile les âmes qui le marquent et l’ont marqué. Pour ce faire, avec la peinture, il va projeter sur un visage l’effet que celui-ci a sur lui. Contrairement, à ce que l’on pourrait croire, il ne cherche pas à créer une atmosphère accablante pour son public potentiel. L’origine des tableaux est parfois sombre, mais leur portée n’a pas vocation à l’être. Il est vrai qu’il se plaît à troubler ses personnages pour afficher leurs failles ; il déforme les visages par la haine, et tords les lignes par la douleur, mais il tient à toujours laisser des lueurs d’espoir, voire même de joie. L’artiste aime les couleurs fortes (celles qui portent une signification lourde, comme le rouge, le noir et le marron « terre »). Mais il aime beaucoup les détourner de leur représentation symbolique. Le vert au bas d’une toile n’est pas forcément de l’herbe ; et le rouge n’est pas nécessaire pour simuler le sang. Tous ces codes sont amusants à changer, et sont pour lui de parfaits outils de jeu.

Une création « vivante »
« Il mêle toute son âme à la création »5
Sur le plan technique, il aime la découverte, alors il essaie diverses façons de peindre et de préparer la toile. Par exemple, il trempe préalablement le papier au grain d’abeille dans de l’eau tiède. O u encore, avant que la peinture à l’huile ne soit totalement sèche, il la couvre de vernis, ou trempe la toile dans l’eau froide, puis il continue de peindre. Toujours par intérêt pour le particulier, il lui arrive de mélanger la peinture à de l’encre de Chine. Il apprécie également le fait de peindre au couteau. Le choix de cette méthode dans la réalisation d’un portrait, consiste à aligner sur la toile des touches imprécises qui donnent à l’ensemble une apparence de sculpture. Le visage semble alors taillé dans un bois coloré. Mais il s’autorise aussi d’autres techniques comme le jeté, pour obtenir des effets différents. Dans tous les cas, il apprécie le relief sur la toile, car il rapproche le spectateur des peintures, en rendant ces dernières palpables, donc « vivantes » : le maître mot de ses œuvres.


Références des citations
1. Chateaubriand, Les martyrs.
2-3. Platon, Republique livre VII.
4. Bachelard, Psychanalyse du feu.
5. Victor Hugo, Pan.

Kendy Sencé